Après 36 ans à Veaugues, direction Le Noyer pour vous faire découvrir son cadre, son histoire, et aussi quelques billets d'humeur...
Sur l'antique voie romaine(1) allant de Bourges à Auxerre, il était un lieu désert, redouté de tous les voyageurs, même des hommes d'armes, endroit maudit, où riches trafiquants, marchands et voyageurs étaient dépouillés, tués même, sans qu'il fût possible de découvrir leurs agresseu
rs.
Le Chemin Jacques Coeur à la hauteur des Monts Profonds, qui se trouvent sur la droite. Il s'agit de l'ancienne voie romaine de Bourges à Auxerre, qui passait par Rians et Saint-Thibault.
En cet endroit, parmi les landes incultes, ne poussaient que chétifs chênes, et genévriers rabougris. Personne ne se risquait sans nécessité
impérieuse sur ces terres désolées d'autant plus que quelquefois le cri du loup y résonnait, paralysant les plus audacieux.
La même route est vue ici en direction de Sancerre. Le bosquet au second plan à gauche correspond à une ancienne carrière, appelée sur le cadastre de 1823 "Trou Genièvre"
Au pied d'une forte dépression, s'étalait un étang aux eaux noires, dépourvu de plantes aquatiques, et d'où montaient parfois des brumes effilochées ressemblant à des fantômes. Cet endroit sinistre, c'était les Mont-Profonds(2).
Au fond, les Monts-Profonds. A l'époque où les marchands circulaient encore sur la voie romaine, le paysage n'avait peut-être pas le même aspect qu'aujourd'hui. Il est probable que la distribution des bois et terres cultivées ait été différente.
Les riches marchands avaient beau prendre des précautions, envoyer des éclaireurs (qui ne découvraient jamais rien), se faire accompagner de gens d'armes, rien n'y faisait.
Dès qu'ils s'aventuraient dans ces lieux, une bande de brigands fondait sur eux comme la foudre, sans qu'on pût savoir d'où elle venait, tuant sans pitié ceux qui résistaient, dépouillant les autres, et cela avec une telle rapidité que l'on n'avait pas le temps de voir comment elle disparaissait.

La lisière des Monts-profonds. L'étang était supposé se trouver à gauche, et c'est de là que le Margoupil et ses sinistres sujets surgissaient pour attaquer les caravanes...
Chose curieuse, les caravanes transportant des marchandises encombrantes ou de peu de valeur n'étaient jamais attaquées; en revanche, les chargements précieux étaient tous pillés, même s’ils étaient fortement encadrés car les assaillants étaient toujours plus nombreux que l'escorte.
C'était à croire que, ces brigands étaient commandés par le diable en personne ; en tout cas, ils étaient certainement prévenus.
Le Chétif-Château dans son état actuel, vu d'avion. A sa gauche, la route Veaugues-Montigny; la direction de Montigny vers le haut.
De nos jours, le voyageur qui se rend de Veaugues à Montigny peut encore voir, à mi-chemin ces deux pays, sur la droite de la route, l'emplacement du Chétif-Château(3).

Maquette réalisée par D. Fargeot d'une enciente catsrale des X ou Xième siècles. A gauche, la tour de guet. Le Chétif-Château pouvait ressembler à cela.
De la haute tour de guet dépassant la cime des arbres(4), les gens du Margoupil, seigneur-brigand du lieu, pouvaient apercevoir au nord-est Sancerre(5), dont l'imposante masse se profilait dans le ciel, à l’est Gardefort(6), au sud Pesselières et, à l’ouest, tout près, Montigny dont le seigneur(6a) était le suzerain abhorré du Margoupil.
Le Renard-Noir avait su tirer parti de la situation privilégiée de son Chétif-Château, d'où il pouvait surveiller l'antique voie romaine(6b).
Ce qui reste du château des Seigneurs de Montigny aujourd'hui. Seule la fenêtre à meneaux est là pour attester de l'anciennenté du bâtiment.
Tous les convois cheminant vers Sancerre ou Bourges lui étaient signalés par ses charbonniers(7) au moyen de fumées qui s'élevaient depuis les bois des Tremblots(8) jusqu'aux bois de La Charnaye pour les convois
venant de Bourges, et depuis les bois des Garennes jusqu'aux bois des Fouillures(9), pour ceux venant de Sancerre.
Cette charbonnière date probablement du début du XXème siècle. Auparavant, on recouvrait les meules de terre, afin de faire couver le feu.
Ces fumées jaillissaient, volumineuses ou ténues, de différentes couleurs, intermittentes... signalant par un code secret la composition du convoi, son avance, l'ordre de marche, la force des défenseurs (s'il y en avait) et la nature du chargement. Par les temps sombres, c'était bien le cri du loup qui remplaçait les fumées.
Les fossés du Chétif-Château aujourd'hui. profons de deux à trois mètres, ils sont envahis par la végétation.
Alors, par un souterrain qu'il avait fait creuser jusqu'aux Mont-Profonds, le Margoupil n'avait plus qu'à fondre sur les malheureux voyageurs. On ne le soupçonnait pas de ces crimes, parce que son Chétif-Château, bien que très, très proche, était invisible des Monts-Profonds.
Le promeneur qui peut se rendre aux Mont-Profonds verra, assez bas dans le flanc de la dépression, des entrées de carrières(10), ou des traces de trous comblés par des éboulis. Cet endroit est maintenant le repaire inviolable des renards et des blaireaux ... C'est là que, suivant la légende, aboutissait le souterrain(11) reliant le Chétif-Château aux Monts-Profonds.
Depuis le Chétif-Château, on a une très belle vue sur la Montagne Noire (altitude 353m). Son sommet était à l'époque du Margoupil occupé par la Motte de Chassignol-Rigaut, d'où on pouvait surveiller les alentours aux quatre points cardinaux.
L'étang des Monts-Profonds n'existe plus(12); cependant, par les périodes très humides ou à la suite de violents orages, il se forme encore un bourbier au pied de la dépression(12).
Le versant sud du Monprofond est aujourd'hui boisé, mais l'était-il autrefois?
NOTES:
1- existe toujours, nommée Chemin de Jacques-Cœur sur les cartes, peut-être parce qu’au XVème siècle, elle était empruntée par les caravanes du riche argentier du roi Charles VII.
2- Aujourd’hui appelé Le Monprofond, ce lieu est un vallon encaissé à la limite des communes de Veaugues et Jalognes. Il est à sec depuis longtemps.
3- Le Chétif-Château a bien existé, et ses vestiges sont toujours visibles sous la forme d’une profonde enceinte fossoyée circulaire. L’emplacement était probablement occupé par des constructions en bois, comprenant une tour de guet. Aujourd’hui appelé le « Petit Château » ou château de Faye (plan de la Seigneurerie de Montigny en 1775).
4- Le Chétif-Château se trouvant à 20 mètres en contrebas de la crête le séparant des Monts-Profonds, ladite tour de guet aurait dû avoir au moins 30 mètres de haut, ce qui est peu probable à l’époque.
5- Possible, à condition que les bois aient été coupés autour du Chétif-Château.
6- A Gardefort, se trouvait une forteresse du même type que le Chétif-Château, datant probablement des Xème ou XIème siècles, dont les vestiges sont encore visibles dans les bois des Rames.
6a- Le Seigneur de Montigny, vassal de celui des Aix d’Angillon, résidait au « Vieux-Château ». De ce dernier, reconstruit au XVème siècle, il reste une aile très remaniée convertie en habitation.
6b- En fait, depuis le Chétif-Château, on ne peut apercevoir ni Pesselières, ni la voie romaine, le panorama s’étendant au nord, à l’ouest et à l’est.
7- Ces charbonniers passaient l’hiver à confectionner du charbon de bois, et travaillaient à la belle saison dans les fermes. Ils habitaient des « loges ». Le charbon de bois servait à la cuisson des aliments ainsi qu’à l’alimentation des fours à chaux environnants.
8- Le bois des Tremblots, arraché au XXème siècle, se trouvait là où la voie romaine traverse la commune de Saint-Céols.
9- Le bois des Fouillures est entre Veaugues et Jalognes.
10- La campagne était jalonnée de carrières, aujourd’hui presque toutes remblayées. Il en subsiste aujourd’hui deux, de part et d’autre de la voie romaine, justement au débouché du Monprofond.
11- Si l’existence de l’étang du Monprofond est très hypothétique, celle du souterrain l’est encore plus…
12- Le fond du vallon de Monprofond est riche en humus, et couvert au printemps d’un épais tapis végétal, avec jonquilles et muguet. Par contre, aucun vestige de digue n’y a jamais été observé, et il n'y a probablement jamais eu d'étang en ce lieu.